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A la poursuite du criquet du Mato Grosso


Mato Grosso, 1994. Non loin de la réserve des indiens Nambikwaras, je poursuis depuis le matin un essaim de criquets dans une vaste zone de cerrado (de la savane arbustive). Sacoche de matériel photo en bandoulière, carnet de note à la main, GPS dans la poche... et bottes à la fois pour les serpents très nombreux dans cette région, mais aussi contre les épines de ces petits palmiers nains qui parsèment la zone. J’ai quitté tôt, avant le lever du soleil, la fazenda ALCOMAT où je suis hébergé, pour suivre un essaim de criquets repéré la veille. J'ai garé ma voiture en bordure de piste et rejoins l’emplacement où l’essaim s’est posé au crépuscule. Posté à quelque distance de l’essaim pour ne pas le perturber, j'ai attendu: un quart d’heure, une heure, parfois plus... jusqu’à ce que l’essaim se décide enfin à s’animer spontanément puis à partir pour sa migration quotidienne. Toute la journée, à quelque distance des criquets, je note à la fois le comportement de l’essaim (posé, en vol, abondance des individus en vol…) ainsi que les principaux paramètres météo : température, humidité, insolation, direction et force du vent. Avec mon GPS, je note en permanence la position de l’essaim.


Et contrairement à ce que beaucoup croyaient, et fort heureusement pour moi, l’essaim ne va pas très vite et ne parcours qu’une faible distance dans la journée. Un à trois kilomètres au maximum. Sans cesse des individus sont en vol, mais de très nombreux sont au sol et s’alimentent, puis repartent tandis que ceux en vol se posent. C’est le comportement classique "en rouleau". Cela me permet ainsi, sans trop de difficulté, de suivre l’essaim jusqu’au soir où, peu avant le crépuscule, les criquets au lieu de progresser, se mettent à tourbillonner sur place, puis finissent par se poser dans la végétation. Un spectacle magique sur fond de soleil couchant, loin de tout dans l'immensité du cerrado.

En haut: pose d'une balise pour repérer l'emplacement d'un essaim posé au sol; essaim peu dense du criquet du Mato Grosso dans un champ de canne à sucre. En bas: au gîte de la Société ALCOMAT, devant ma chambre, sauvegarde des données collectées pendant la journée; dans les champs, avec le gérant de la fazenda.

Je suis arrivé pour la première fois au Mato Grosso en 1992, sur la Chapada dos Parecis, pour étudier Rhammatocerus schistocercoides, un criquet qui pullule de manière intempestive et cause d’importants dégâts aux cultures de riz, de maïs et de canne à sucre dans ces nouveaux fronts pionniers récemment mis en culture à la bordure sud de l’Amazonie. Cette zone est peu le far-ouest brésilien. Zone d'affrontements entre indiens parqués dans de vastes réserves, nouveaux agriculteurs ou éleveurs parfois à la tête de propriétés de plusieurs dizaines de milliers d'hectares, et paysans sans terres qui tentent de s'implanter. Les conflits se règlent souvent par balles. "Voce vai pegar chumbo" ("Vous allez prendre un plomb") m'a t'on dit une fois alors que je posais mes balises dans une zone de cerrado qui venait d'être achetée par un agriculteur.


En cette saison sèche 1994, j’ai ainsi passé des jours et des jours à suivre des essaims, seul au milieu du cerrado, loin de tout, en compagnie des criquets ...et de nombreuses guêpes – d’un magnifique vert doré - attirées par ma transpiration et dont je ne comptais plus les piqures. Je restais évidemment silencieux, très discret, pour ne pas perturber le comportement naturel des essaims de criquets. Cette discrétion me permettait parfois quelques contacts rapprochés avec la faune sauvage locale : cerfs, tatous, sériémas, émeux. Une expérience inoubliable.


Un jour, incommodé par la chaleur et trop préoccupé par le suivi d’un essaim, j’abandonnais au sol une veste de survêtement. Des collègues brésiliens, inquiets de ne pas me voir revenir, partirent à ma recherche et découvrirent ce vêtement. Ils pensèrent un instant que j’avais été entraîné par une panthère, abondantes dans la région.


Au final, ce fastidieux mais passionnant travail de suivi me permis de revoir de fond en comble les théories en vigueur au Brésil sur le comportement de cet insecte et les causes de ses pullulations. Ce ne fut pas toujours facile à faire admettre !

Au gîte de la société ALCOMAT, de retour du terrain après une longue journée au soleil à poursuivre un essaim. La serviette sur le cou protège un peu du soleil et permet d'essuyer la transpiration. La fazenda ALCOMAT est une importante usine de distillation de canne à sucre, cultivée dans la région, fabriquant de l'alcool. Elle possède un gîte confortable et constitue une excellente base terrain pour mes études sur les criquets. Grâce à l'appui de son propriétaire d'alors, Aristides Bittencourt Filho, j'y suis retourné à de nombreuses reprises, en saison sèche comme en saison des pluies. J'aurais difficilement pu être aussi productif sans l'appui de cet homme cultivé et raffiné qui, à chaque passsage, nous recevait fort courtoisement en mettant à notre disposition tous les moyens dont il disposait, véhicule compris.

Le criquet du Mato Grosso, Rhammatocerus schistocercoides (Rehn, 1906). Un insecte extraordinaire, quasiment méconnu avant le début de mes travaux en 1992. Je l'ai étudié pendant une quinzaine d'année avec divers collègues brésiliens et je pense avoir fait du bon boulot.

A gauche, paysage typique de"cerrado" sur la Chapada dos Parecis. A droite, une partie de l'usine ALCOMAT : le fermenteur et la distillerie, installation industrielle surréaliste dans cette zone très isolée et au paysage monotone s'étendant à l'infini.


Une référence:

Lecoq M., 2000. How can acridid population ecology be used to refine pest management strategies? In J.A. Lockwood, A.V. Latchininsky, M.G. Sergeev (eds.), Grasshoppers and Grassland Health. Managing Grasshopper Outbreaks without Risking Environmental Disaster, 109-129. NATO Science Series 2. Environmental Security - Vol. 73, Kluwer Academic Publishers, Dordrecht, The Netherlands. X + 221 pages.

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